5/13/2005

Bien parler?

C'est plutôt dommage. Certaines personnes semblent encore croire qu'il y a des bonnes et des mauvaises façons de parler. Qu'une langue peut être d'une certaine qualité. Évidemment, la bonne langue, c'est la sienne propre. La langue mal parlée, c'est celle des autres. Classique! C'est quoi ça? Du «glossocentrisme» par parallèle à l'ethnocentrisme (prendre sa culture comme mieux que celle des autres)?

Pourtant, il est maintenant rare que les gens aient des propos aussi désobligeants à l'égard de la culture de l'autre. Pas que les gens ne se croient pas bien supérieurs aux autres. Mais sans doute à cause de la rectitude politique, les gens ne diront pas que la culture écossaise est bien mieux que la culture slovaque. Quoique...

Les gens condamnent des pratiques (culturelles ou linguistiques), en bloc, sans penser aux ramifications. Leur propre perspective est suffisante, ils ont tout compris. Peu importe les raisons qu'ils utilisent, s'ils sont opiniâtres, c'est qu'ils sont au-dessus de tout et de tous.

La critique, c'est bien, mais faut voir ce que ça cible. Cibler un discours spécifique, en dénoncer la nature fallacieuse, c'est la moindre des choses que nous puissions faire. Condamner un groupe de façon péremptoire parce qu'il s'exprime ou se comporte différemment de nous, c'est peut-être rassurant, mais c'est absurde et ça a des conséquences néfastes dans la communication entre individus de différents groupes. C'est encourager l'intolérance.

Oh, on ne parle pas de caricature. Une caricature efficace provient d'une compréhension profonde de certains comportements. Biaisée, bien sûr, mais profonde. Jouer sur les stéréotypes peut même aider à déconstruire ces stéréotypes. Mais énoncer des généralisations sur un groupe humain sans se rendre compte que ce ne sont que des stéréotypes, c'est une façon de renforcer des opinions trop rapides, des préconceptions.

Pour revenir au langage. La façon la plus facile de décrire la situation est de parler de perspectives «descriptive» et «prescriptive» sur la langue. La description linguistique, c'est ce que les spécialistes en sciences du langage font. Ils décrivent les caractéristiques spécifiques de diverses langues et diverses variétés de langues. Cette description est basée sur une compréhension du langage humain comme mode de communication.

Le mode «prescriptif», c'est le «disez pas 'disez', disez 'dites'» (citation réelle). Ça fonctionne très bien dans un contexte spécifique, ce que démontre la citation. En contexte plus formel, la variante «disez» est inappropriée de la même façon que le mot «néanmoins» est inapproprié dans une discussion informelle, du moins dans certaines communautés linguistiques. L'optique prescriptive sert généralement à renforcer les formes appropriées en contexte formel, les contextes informels disposant de leurs propres mécanismes de régulation.

Pour certains, il s'agit d'une distinction entre l'oral et l'écrit mais certaines formes orales (déclaration solenelle, poésie...) sont plus formelles que beaucoup de formes écrites et certaines formes écrites (messagerie directe sur le 'Net) sont plus informelles que beaucoup de formes orales.

Bien sûr, le degré de formalité n'est qu'une dimension parmi d'autres. Le type de langage utilisé par des brasseurs entre eux n'est pas plus ou moins informels que celui utilisé par deux chirurgiennes entre elles. Les deux sont valables en contexte. Mais ce sont des variétés très différentes.

Les locuteurs, surtout francophones, sont conditionnés (si!) par la notion de «niveau» de langue, qui sont généralement placés dans une hiérarchie et souvent considérés comme complètement distincts les uns des autres. Pourtant, le «niveau» scientifique est-il plus ou moins élevé que le «niveau» littéraire? Et n'y a-t-il pas de pont entre ces deux «niveaux» dans diverses productions langagières?

Ce sont des principes de base, très simples. Certains de ceux qui gueulent contre la langue des autres et qui croient «bien parler» auraient avantage à les comprendre avant d'imposer leur vision du langage aux autres. Ils se comportent parfois comme quelqu'un qui parlerait d'équipement informatique en parlant de la qualité des «bits» que tel ordinateur peut transférer. L'analogie se poursuit même un peu plus puisque les mots du langage humain, comme les «mots» en informatique, servent à la transmission d'information et dépendent tous deux d'encodage et de décodage. D'ailleurs, l'informatique a largement été influencée par la linguistique. Et vice-versa.

Quoi qu'il en soit, l'idée c'est que les unités linguistiques (tout comme les «bits») n'ont aucune valeur absolue. Les gens peuvent leur assigner des valeurs (j'ai le droit de trouver 10010101 plus beau que 11000111) mais la référence d'une unité dépend d'un contexte spécifique («il y a 10 types de gens: ceux qui comprennent le binaire et ceux qui ne le comprennent pas»).

Marina Yaguello a publié un livre très facile d'accès qui peut aider les gens à comprendre ce genre de question: Catalogue des idées reçues sur la langue. Il est disponible à la FNAC et sur Amazon.fr mais semble épuisé chez Renaud-Bray et sur Amazon.com.

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